Lokiss – Extaze

« J’ai toujours été un fidèle du wildstyle, du vrai. Moins une vulgaire accumulation de flèches que celui qui exerce sa sauvagerie dans tous les sens. Le wildstyle, c’est l’image du futur. Il ne ressemble pas au monde, il le dépasse. Il doit perturber, déstabiliser et ne pas s’intégrer. C’est un message illisible et intemporel. » Ces lignes, griffonnées par Lokiss en 1988 dans le fanzine TZL, décrivent parfaitement, trente ans plus tard, les récents travaux de l’artiste. Du terrain vague de la Chapelle à la Place Forte (une résidence artistique expérimentale mise en place par l’artiste entre 2010 et 2011), Lokiss poursuit sa propre voie, résolument en marge. En témoigne sa récente exposition « Extaze » à la galerie Celal M13. Décryptage…

 

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Lokiss at work – 2017 – Photo © Nicolas Gzeley

Quel est le lien entre vos travaux d’hier et ceux d’aujourd’hui ?

Les premières choses qui m’ont influencé viennent du wildstyle new-yorkais : Kase 2 et son computer style, ses lettres fragmentées… Avec Irus et Scipion (deux writers actifs dans les années 80 à Paris, NDLR) on était là-dedans. Briser les formes. Je l’ai pratiqué sur les lettres et rapidement adapté aux visages. Dans les années 80 j’écoutais beaucoup de Latin Hip Hop : quand le Bronx rencontre Kraftwerk. Les sons robotiques, l’univers futuristique, la science-fiction… Goldorak, Blade Runner, 2001 l’odyssée de l’espace… Tout cela nourrissait mes premières peintures. Quand j’ai découvert l’ordinateur à la fin des années 90, je me suis plongé dans le vectoriel puis dans le Web. Je n’ai fait que ça pendant dix ans avant de revenir à la peinture en 2006. En fait, je suis passé de la science-fiction à la science pure. Aujourd’hui, je passe un temps fou à lire des revues scientifiques. Je suis mieux informé sur l’actualité scientifique que sur l’actualité sociale ou politique.

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Lokiss, Paris – 1987-1989 – Photo © Lokiss

Comment en êtes-vous arrivé à travailler le métal ?

Entre 1992 et 1994, j’avais commencé à travailler l’acier et le bois. Puis, c’est sur l’inox que je me suis remis à peindre en 2006. Comme pour le reste, j’ai appris par la pratique. Le ciment par exemple, j’ai découvert ce matériau en travaillant sur les chantiers puis je l’ai intégré à mes travaux. Ces visions de terrains vagues chaotiques avec des tiges d’acier qui sortent du béton sont des images qui m’ont marqué. Le métal, c’est aussi une façon de contourner la destruction, l’éphémère intrinsèque au graffiti.

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« Langue 01 & 02 » – Technique mixte sur aluminium – 2x97x140cm – 2016 – Photo © Lokiss

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« Pédagogie : Les Six Filles » – Sculpture en inox – 180x330x12cm – 2017 – Photo © Lokiss

Entre votre précédente exposition en avril 2016 et la dernière, on ne note pas de fracture mais plutôt une évolution…

C’est en effet une continuité. Les matériaux sont les mêmes : du métal et un peu de ciment. Le ciment est censé figurer l’architecture, la ville, et le métal vient donner vie à tout ça. J’aime la façon dont le métal réagi à la lumière selon les patines que je travaille. C’est assez délicat car on ne peut pas revenir en arrière. J’y vois beaucoup de liens avec le graffiti : les effets de vapeurs que j’obtiens me renvoient à la bombe aérosol, la façon dont je grave le métal évoque les gravures des tagueurs sur les vitres, l’acide dont ils remplissent leurs marqueurs devient chez moi de l’opacifiant… J’expérimente sans connaissances techniques, j’apprends de mes erreurs et j’essaye d’élaborer des techniques personnelles, notamment pour contrer le plagiat.

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Lokiss at work – 2017 – Photo © Nicolas Gzeley

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« 1989 Xenakis » – Technique mixte sur inox – 295x186cm – 2017 – Photo © Lokiss

Au-delà de l’aspect esthétique, il y a également une continuité dans le propos de cette exposition par rapport à la précédente.

En effet, il s’agit toujours de cosmologie, des représentations du CERN  (organisation européenne pour la recherche nucléaire, NDLR), la perception de l’espace, la mécanique quantique… La précédente exposition était une entrée en matière. Maintenant je vais plus loin. Dans la collision entre les atomes par exemple. Avant ils se brisaient. Ici, ils se déforment. Je ne cherche pas forcément à comprendre la physique mais plutôt à transmettre cette fascination esthétique. Je suis dans la contemplation. Mes dernières pièces sont moins évidentes, plus mystérieuses quant à ce qu’elles représentent. Mon travail est assez intuitif, pas du tout conceptuel. Et je n’aime pas les recettes qui se répètent donc j’essaye d’avancer.

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« 1988 Ligeti » – Technique mixte sur inox – 292x186cm – 2017 – Photo © Lokiss

Il y a un côté très dessiné dans vos sculptures.

J’ai une vraie fascination pour le dessin, pour la beauté d’une courbe. C’est un domaine dans lequel je me sens à l’aise. Mes travaux commencent toujours par un dessin. J’aime les choses épurées, le noir et blanc. Je présente d’ailleurs des dessins aux côtés de mes sculptures. C’est une manière de montrer le processus. Le point de départ des trois turbines dessinées vient des neuf cercles de l’enfer que Dante décrit dans la Divine Comédie. Différentes couches, différents états que j’ai rendus mécaniques, ce qui me mène aux machines du CERN. J’ai pris beaucoup de plaisir sur ces dessins. C’est une façon de mettre en 3D ce que je faisais avant.

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Lokiss at work – 2017 – Photo © Nicolas Gzeley

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« Dante 01-02-03 » – Mine de plomb et pigments sur papier – 3x120x60cm – 2017 – Photo © Lokiss

Vers où aimeriez-vous vous diriger à l’avenir ?

Pour l’instant, je trouve mes travaux assez plats. J’aimerais aller plus loin dans le volume. Et j’ai envie de réunir ce par quoi je suis passé, mixer la vidéo avec la peinture et la sculpture. Faire des projections sur des modules, chercher l’interaction entre ces différents médiums, aller plus loin dans la perception, jouer avec le son… Aujourd’hui, l’aspect commercial des galeries ne me permet pas d’aller si loin. Mais j’ai encore le temps…

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« Les Nuits » – Technique mixte sur inox – 2x180x180cm – 2017 – Photo © Lokiss

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« You Better Love Me » – Technique mixte sur inox – 220x250cm – 2017 – Photo © Lokiss

Interview par Nicolas Gzeley

 

Retrouvez cet article dans le numéro 7 de STUART magazine disponible en version digitale.

Stuart magazine Spraymium Gzeley

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English version:

 

« I’ve always been faithful to wildstyle, the real one. Not this vulgar collection of arrows, but the one that uses its wilderness in all kinds of ways. Wildstyle is the image of the future. It doesn’t look like the world, it overpasses it. It must perturb, destabilize, and not fit in. It’s an illegible and timeless message. » These lines, scribbled by Lokiss in 1988 in the fanzine TZL, perfectly describes thirty years later, the recent works of the artist. From the wasteland in la Chapelle to La Place Forte (an experimental artist residency by created by the artist from 2010 to 2011), Lokiss carries on with his own path, firmly on the fringes. As his next exhibition at the Celal M13 gallery shows. Decoding…

What’s the link between your old and new works ?

The first things that influenced me come from the wildstyle from New-York : Kase 2 and his computer style, his fragmented letters… With Irus and Scipion (ed. Two writers from the 1980s in Paris), we were in this. Breaking shapes. I practiced it on letters and quickly adapted it to faces. In the 1980s, I was listening to a lot of Latin Hip Hop : when the Bronx met Kraftwerk. The robotic sounds, the futuristic universe, the sci-fi… Goldorak, Blade Runner, 2001 : A Space Odyssey… All of this nourished my first paintings. When I discovered the computer in the late 1990s, I got absorbed in the vector and then the Web. For ten years, I only did that before I went back to painting in 2006. In fact, I went from sci-fi to pure science. Today I spend a lot of time reading science reviews. I’m better informed about science news than social or political news.

How did you end up working on metal ?

Between 1992 and 1994, I had started working with steel and wood. Then it’s on stainless steel that I started painting again in 2006. As always, I learnt from practicing. Cement for instance : I discovered this material while working on construction sites and then I used it in my works. This vision of chaotic wastelands with steel rods coming out of concrete are images that left a mark on me. Metal is also a way to get round destruction, this ephemeral feature inherent to graffiti.

Between your previous exhibition in April 2016 and the last one, we don’t notice a gap but rather an evolution…

Indeed, it’s in line with it. Materials are the same : metal and a little bit of cement. Cement is supposed to represent architecture, the city, and metal is here to bring life to all of this. I like the way metal interacts with lights depending on the patina I give to it. It’s quite delicate because there is no way back. For me it shares a lot in common with graffiti : the vapors effects that I get remind me of spray cans, the way I carve metal eludes to the carvings of taggers on the windows, with me the acid they fill their markers with becomes an opacifying pigment… I do experiments without technical knowledge, I learn from my mistakes and I try to develop personal techniques, especially to counter plagiarism.

A part from the aesthetic aspect, this exhibition also follows on from the message of the previous one.

Yes, it is always about cosmology, the images of the CERN (ed. The European Organisation for Nuclear Research), the perception of space, quantum mechanics… The previous exhibition was just an introduction. Now I will go further. Into the collision between atoms for instance. Before they would break. Here, they become distorted. I’m necessarily trying to understand the physics but to pass on this aesthetic fascination. I’m into contemplation. My last works are less easy to understand, their meaning is more mysterious. My work is quite intuitive, not conceptual at all. And I don’t like recurring recipes so I try to move on.

Your sculptures have a drawing look.

I’m really fascinated by drawings, the beauty of a curve. It’s a field in which I feel comfortable. My work always start with a drawing. I like pure style, black and white. By the way, I display drawings next to my sculptures. It’s a way to show the process. The starting point of the three drawn turbines is the Nine Circles of Hell Dante describes in the Divine Comedy. Different layers, different stages that I translated in a mechanical way, which leads me to the CERN machines. I had a lot of pleasure doing these drawings. It’s a way to do in 3D what I was doing before.

In what direction would you like to go in the future ?

For now, I think my works are quite flat. I would like to go further into volume. And I want to gather all I went through, to mix video with painting and sculpture. To do screening on units, look for the interaction between these different mediums, go further into perception, play with sound… Today, the commercial aspect of galleries prevents me to go that far. But I still have time…